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DE LA NÉCESSITÉ
DE L'AFFAIRE FAURISSON
L'affaire Faurisson, ou plutôt, pour lui donner sa véritable dimension,
la question de savoir ce qui s'est véritablement passé pendant la guerre
dans certains camps de concentration nazis, n'est pas le premier acte de
cette tragi-comédie qu'est l'évolution de la représentation collective du
monde concentrationnaire dans le public. En France, ce prologue a été écrit
par Paul Rassinier avec le Mensonge d'Ulysse, et avec le Véritable
Procès Eichmann ou les Vainqueurs incorrigibles et, surtout, le Drame
des Juifs européens # où il dépiaute quelques-uns des principaux témoignages
sur les chambres à gaz et où il pulvérise l'étude la plus solide des statistiques
concernant le nombre des disparus dans les communautés juives d'Europe,
celle de l'Américain Hilberg #. Le texte tardif et polémique de Georges
Wellers, « La "solution finale" et la mythomanie néo-nazie # » n'y répond
que très partiellement et reste étroitement prisonnier des conventions de
lecture et d'interprétation des documents dont Rassinier montre précisément
qu'elles ne vont pas de soi. Rassinier a été violemment attaqué et réduit à se faire publier à l'extrême
droite. Comme le disent ceux qui viennent de rééditer le Mensonge d'Ulysse,
la Vieille Taupe : « Ceux qui reprochent à Paul Rassinier de s'être fait
éditer par un éditeur d'extrême droite sont ceux qui eussent souhaité qu'il
ne fût pas [165] publié du tout. » J'accorderai volontiers qu'on
trouve dans ses écrits des outrances de langage et, parfois, des affirmations
discutables. Mais discuter n'est pas rejeter ni vilipender. Il faudra bien,
un jour, réhabiliter Rassinier. Il a écrit trop tôt, semble-t-il. Faurisson, quinze ans plus tard, écrit-il
aussi trop tôt ? L'horizon a quelque peu changé. Comme s'en plaignent quelques
publications juives, on voit disparaître les « tabous psychologiques érigés
autour des Juifs et du judaïsme ». L'auteur de cet article l'attribue à
« l'effacement dans la mémoire collective du génocide nazi et la progressive
dilution du sentiment de culpabilité nourri depuis lors par les non-Juifs.
En un mot, le génocide ne paie plus et nos pauvres morts ne nous créent
plus de droit moral sur un Occident qui fut six millions de fois justiciable
d'un châtiment # ». C'est une vérité de La Palisse : au nom de quoi les
générations d'après-guerre devraient-elles se sentir coupables d'attitudes
et d'actions politiques qui ne sont pas les leurs ? qui même dans la plupart
des cas sont à l'exact opposé ? Les crimes nazis appartiennent en propre
aux hitlériens, à la rigueur à leurs complices, mais sûrement pas à ceux
qui se sont montrés antifascistes et antiracistes. Un autre élément de la dissolution progressive des tabous en question a
certainement été l'attitude d'Israël face à la question palestinienne. Jusqu'à
la guerre des Six Jours comprise, l'opinion française était imbue d'une
sorte de sionisme de transfert : au crime d'Auschwitz correspondait une
réparation de fait qui était l'existence d'un Israël mythiquement pacifiste
et socialisant. Le surgissement de la question palestinienne, et surtout
le refus catégorique et absolu des Israéliens, et avec eux des sionistes,
d'envisager même de chercher une solution au déracinement massif de populations
qu'ils avaient provoqué, a servi de révélateur : militarisme, intransigeance,
bombardement des civils, représailles collectives, assassinats politiques
#, ces attitudes agressives et cette « raideur de la nuque » ont imposé
une autre image d'Israël qui n'est plus superposable sur celle de la réparation
due aux Juifs en raison des torts que l'Europe hitlérienne leur a causés.
L'opprimé devenu oppresseur, sic transit gloria. [166]Tout cela mériterait bien sûr de plus amples développements.
Je constate simplement qu'à la suite de l'effritement de certains tabous,
un espace de discussion publique s'est ouvert après 1967 sur la politique
israélienne et le sionisme ; autrement dit, les imputations injurieuses
d'antisémitisme lancées contre les critiques du sionisme ne sont plus prises
au sérieux, et n'empêchent pas le débat. On peut se demander, au vu des
réactions soulevées par l'affaire Faurisson, s'il existe une chance de voir
se créer de même un espace de discussion sur la réalité, le détail de l'ampleur
et des modalités, des persécutions hitlériennes. Pour l'instant, tout est
figé, en raison des efforts de ceux qui veulent embaumer des souvenirs,
imposer le respect d'une image de l'histoire qui n'est pas particulièrement
intelligible. Certains ne sont pas loin de croire que l'on assiste à la
naissance d'une nouvelle religion, celle de l'holocauste, avec ses dogmes
et ses desservants. Je suis pour ma part convaincu qu'il y a là un détournement,
que c'est plutôt du côté de ceux qui cherchent à se poser des questions
que se trouve la possibilité de retrouver et de maintenir le sens qu'avaient
pour les victimes les souffrances que leur imposait la tyrannie. L'arsenal
des célébrations, monuments et autres mémoriaux n'est qu'un travestissement
du véritable souvenir. La responsabilité des intellectuels de gauche est engagée. Le choix est
très simple : ou l'on bétonne les positions acquises, on conforte une histoire
établie en cautionnant toutes ses lacunes et ses scories, en attendant,
comme dans le Désert des Tartares, l'arrivée des barbares ; ou l'on
se donne une marge d'évaluation critique et l'on accepte l'idée qu'il y
a de quoi, dans le passé proche, repenser des événements qui servent de
fondation au monde actuel. Jusqu'à présent, les réactions sont dans l'ensemble
négatives. Mon expérience en la matière se résume à peu près à ceci : lorsqu'on
aborde cette question avec une vieille connaissance, la première réaction
est un choc (c'est aussi ce qui m'est arrivé). Ensuite, après un temps d'explication
qui est variable, on me concède qu'il peut y avoir un problème de savoir
historique, qu'après tout il se pourrait que la question puisse se poser.
Mais aussitôt joue le déplacement de la question : « Admettons que la question
se pose, as-tu pensé aux conséquences ? Si c'est vrai, ça va conforter les
néo-nazis, ça va reposer la question juive, ça va faire ceci, ça va faire
cela » Autrement dit, l'importance de la vérité (dont on ne sait pas encore
ce qu'elle sera, dans la mesure où l'on parviendrait à s'en approcher) est
entièrement subordonnée à l'usage - polémique ou incantatoire - que l'on
prévoit d'en faire ou que l'on redoute que d'autres en fassent. C'est bien à cela que se réduit chez nos clercs la liberté de penser : une
marchandise dont la valeur est strictement d'usage. Face aux affirmations
qui me paraissent évidemment provocatrices de Faurisson, l'intelligentzia
se hâte de bazarder ses propres principes. Les journaux, les revues, les
éditeurs, et jusqu'aux imprimeurs, se récusent puisqu'ils en ont - qui le
niera ? - la liberté. Je ne parle pas de la peur puisqu'ils rejettent tous
l'idée qu'ils pourraient redouter d'entamer le débat. Par conséquent, grâce
à la prodigieuse liberté dont nous jouissons, sous la protection vigilante
de la gauche, nous avons le choix d'avoir recours à la bonne vieille méthode
du samizdat. Nous avons aussi la liberté de nous faire éditer par nos ennemis politiques,
pourvus, dans l'imaginaire de la gauche, de fonds évidemment inépuisables.
Souffrez que nous déclinions cette offre généreuse. Méditez un instant sur
cette situation, et sur ses prolongements. Qui pourra en réchapper moralement
intact ?
12 novembre 1979.
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