SUR PRESSAC
Histoire de la nuit ou du brouillard ?
par Serge Thion << Historien de la nuit >> nous dit Le Monde,
en présentant les travaux d'un << amateur >>,
pharmacien le jour [1].
L'un des plus constants reproches adressés il y a une douzaine d'années
aux révisionnistes, celui d'être des << historiens
amateurs >> est soudainement présenté comme une
qualité qui garantirait la valeur de la thèse ainsi promue
par la presse. C'est la réponse définitive aux révisionnistes.
Je n'aurai pas la cruauté de rappeler qu'elle s'inscrit dans une
longue liste de << réponses définitives >>
qui ont joué sur divers registres, depuis les grands procès
des années 1980-82, en passant par le livre d'un grand témoin
(<<Trois ans dans les chambres à gaz >> !)
ou la magistrale oeuvre cinématographique de l'excellent Lanzmann.
Pressac lui-même a déjà été présenté
à plusieurs reprises comme l'ultime pourfendeur, celui par qui l'herbe
ne repousserait plus sous les pieds de Faurissson. Il était apparu
à la Sorbonne, lors d'un colloque de 1983 (qui devait déjà
régler la question) sous le haut patronage de la Haute Conscience
morale de notre temps, j'ai nommé le doctissime chevalier blanc Vidal-Naquet.
Comme il s'agissait de problèmes techniques et matériels,
auxquels le prodigieux helléniste ne comprend pas grand chose, il
avait refilé Pressac à un autre destructeur définitif
du révisionnisme, un chimiste très méconnu nommé
Wellers qui avait publié un article de Pressac, après moult
hésitations, dans les pages d'une sainte et irréfutable revue,
nommée Le Monde juif (juillet-septembre 1982). C'est là
que Pressac allait développer la théorie dite du << gazouillage >>,
qui abandonnait la présentation canonique jusque là en vigueur,
pour dire que des gazages, certes, il y en avait eu, mais moins qu'on ne
l'avait dit et qu'il fallait tout réviser à la baisse. L'effet
Pressac ne s'était guère fait sentir. Il fallait d'autres
moyens. C'est ce qu'allait fournir le consortium médiatique de la
famille Klarsfeld. Pressac pondit un texte définitif. Dans ses recherches
aux archives, il n'avait certes pas trouvé de preuve définitive
du fait que les nazis avaient installé une industrie de la mort à
Auschwitz, mais il avait trouvé un certain nombre de traces, d'éléments
de présomption, comme on dirait devant un tribunal. L'ouvrage comportait
des centaines de plans, de photos, de documents provenant des services techniques
d'Auschwitz, placés, comme on le sait, sous l'administration des
SS. Pour rendre cet énorme paquet mal ficelé plus convaincant,
les Klarsfeld organisèrent la non-diffusion de l'objet. Traduit en
anglais, édité à New York, il n'était pas vendu,
ni même distribué à qui en faisait la demande. Offerts
à quelques << responsables communautaires >>
et << leaders d'opinion >>, il devait accréditer,
par son existence impalpable et quasi mythique, l'idée que la Réponse
existait, qu'elle avait été fournie une fois pour toutes.
Les révisionnistes n'eurent aucun mal à se procurer cette
prose que manifestement ni Vidal-Naquet ni Klarsfeld n'avaient lu de près.
Sinon ils y auraient relevé un certain nombre d'étrangetés
et d'incohérences qui leur aurait fait douter d'avoir enfourché
le bon cheval.
On fit encore donner Pressac contre le rapport Leuchter, ce rapport d'un
spécialiste américain de la construction des chambres à
gaz qui, après avoir étudié les lieux et effectué
des prélèvements dans les parois des locaux présentés
comme des chambres à gaz, avait conclu à l'impossibilité
de gazages massifs et répétés.
C'est donc pour la quatrième fois que nous allons avoir l'argument
définitif. Cette fois-ci, Pressac a encore changé de patronage
et se situe cette fois sous l'aile protectrice de Bédarida, un historien
officiel, longtemps directeur d'un certain << Institut du Temps
Présent >>, qui s'était signalé par sa participation
à un << jury >>, où siégeait
son éminent confrère Harlem Désir, qui avait décrété,
sans la lire, que la thèse de Roques ne valait pas un pet de lapin.
Du haut de ce magistère, Bédarida, dont les travaux ne sont
pas autrement connus, avait aussi rédigé un petit catéchisme
qui, distribué à tous les professeurs d'histoire de France
et de Navarre leur avait fourni la matière de ce qu'il convenait
d'enfourner dans les petites têtes des élèves des écoles.
Devenu ainsi familier des gros tirages, l'héroïque Bédarida
était venu, au cours de l'été 1992, dans les colonnes
du Monde, réviser à la baisse les chiffres d'Auschwitz,
sans penser d'ailleurs qu'il aurait fallu expliquer pourquoi ces chiffres
étaient ainsi révisés, et affirmer que non pas 4, mais
1,1 million de personnes avaient péri à Auschwitz. Et, ajoutait
Bédarida, toujours soucieux, on n'a pas encore été
voir aux archives. Il n'expliquait d'ailleurs pas non plus pourquoi depuis
45 ans on n'avait pas été voir aux archives. C'est alors que
Pressac dérida Bédarida.
Voilà donc ce phare de la pensée historique qui cautionne
aujourd'hui Pressac, avec quelques autres chats-fourrés de son espèce.
La caution n'est pas négligeable puisque l'ouvrage est publié
par le Centre National de la Recherche Scientifique. Pour obtenir ce label
de prestige, il a fallu qu'une commission ad hoc soit saisie d'un
rapport scientifique, rédigé par des spécialistes.
On aimerait beaucoup lire ce rapport.
Que dit le livre de Pressac ? Il apporte la preuve formelle que les
Allemands ont construit des fours crématoires. Bien évidemment,
il n'y a que des journalistes pour croire, ou affecter de croire que les
révisionnistes nient l'existence des fours crématoires ou
des camps de concentration. Ces crématoires sont connus et répertoriés
depuis 1945. La question était de savoir s'ils dissimulaient des
installations secrètes pour pratiquer l'homicide de masse. Pressac,
qui a donc épluché les dizaines de milliers de documents laissés
par le service de construction du camp d'Auschwitz, est absolument affirmatif
sur le fait que ces installations, telles qu'elles ont été
conçues au départ, ne témoignaient d'aucune intention
homicide et qu'il s'agissait de faire face aux problèmes sanitaires
d'une mortalité assez élevé dans les camps, surtout
après le début de la guerre, problèmes liés
aux explosions épidémiques qui pouvaient faire des ravages,
non seulement chez les concentrationnaires, mais aussi chez les Allemands,
ou même déborder des camps. Dans ce contexte, les crématoires
n'avaient pas de valeur philosophique mais contribuaient à la santé
publique, des détenus comme des autres.
En examinant dans le détail les échanges de correspondance
entre les services de la construction d'Auschwitz et les firmes civiles
qui recevaient des contrats pour des travaux spécifiques, Pressac
est ainsi à même de nous fournir une histoire détaillée
(et, ajoutons-le, totalement fastidieuse) des différentes phases
des travaux de construction des différents crématoires, y
compris les multiples changements d'avis des patrons SS du service de construction,
qui n'avaient évidemment aucune espèce de vue à long
terme et qui dépendaient étroitement de supérieurs
qui formulaient de grands projets pour Auschwitz sans trop se soucier des
problèmes d'intendance que ces pauvres diables de sous-officiers
devaient résoudre sur le terrain. Dans ces milliers de documents,
où rien n'est secret, où n'interfèrent presque pas
les << politiques >> de la SS, qui sont répartis
entre l'Allemagne, la Pologne et Moscou, documents qui ont été
laissé intacts à la fin de la guerre, le chef du service ayant
<< négligé >> de les détruire,
on ne trouve pas un seul document qui fasse état de l'utilisation
de ces locaux à des fins de meurtre de masse. Rien. Pressac n'offre
aucune explication de ce fait étrange. Certes, après d'autres,
il affirme que la référence, que l'on trouve dans quelques
documents à des << actions spéciales >>
désigneraient de façon codée l'existence de cet énorme
forfait. Mais les documents lui imposent aussi de dire que d'autres << actions
spéciales >> désignent de tout autres activités,
fort banales, et que le terme << spécial >>
(sonder-) est mis à toutes les sauces dans le vocabulaire
militaro-administratif de l'Allemagne de cette époque.
La grande valeur du travail de Pressac serait donc dans l'épluchage
quasi exhaustif des documents concernant la construction des crématoires,
le lieu et l'instrument présumé du crime. Comme dans ses ouvrages
précédents, il relève des << traces >>
d'intentions criminelles. Il en a d'ailleurs beaucoup abandonné en
chemin. Ce qu'il présentait comme des << traces >>
en 1989, n'apparaît plus dans le livre de 1993. Il note par exemple
que les SS ont voulu faire installer des systèmes d'aération
et de ventilation dans les morgues souterraines des crématoires,
ce qui prouverait l'intention de les utiliser à des fins criminelles.
Pressac en est si convaincu qu'il n'envisage même pas d'autres explications,
qui se proposeraient à des esprits moins prévenus, comme,
par exemple, le besoin, en cas d'épidémie de typhus, de désinfester
les morgues par le Zyklon-B, utilisé partout dans le camps pour désinfester
les vêtements, les baraques, etc. Il croit tenir une autre trace de
crime dans le fait qu'on aurait, dans ce système de ventilation,
installé un ventilateur en bois, donc plus résistant à
la corrosion de l'acide cyanhydrique qu'un objet en métal. Et puis,
quelques jours plus tard, l'ingénieur fait remplacer ce ventilateur
en bois par un autre, en métal. Il affirme aussi que << la
preuve définitive >> de l'existence d'une chambre à
gaz homicide dans le crématoire II se trouve dans un document de
mars 1943, cité p. 72 (doc. 28), qui montre que les services d'Auschwitz
étaient à la recherche de détecteurs de gaz capables
de déceler les traces d'acide prussique. Mais comme il a expliqué
auparavant que ces services utilisaient des << tonnes >>
de Zyklon-B à des fins de désinfestation, la preuve n'apparaît
pas comme particulièrement probante.
80.000 documents. C'est le nombre qu'il cite dans son entretien avec le
Nouvel Observateur. Ces 80.000 documents, consultés en quelques
jours à Moscou, concernent, si j'ai bien compris, exclusivement,
la Bauleitung, le service des constructions de la SS d'Auschwitz.
Une service parmi beaucoup d'autres, donc. Mais celui qui aurait eu la responsabilité
de concevoir et de construire les fameux << abattoirs industriels >>
dont on nous a beaucoup parlé. On pourrait s'étonner de voir
des installations pareilles confiées aux mêmes petits fonctionnaires
qui s'occupent des baraquements, des boulangeries, des voiries, etc. Aucun
secret, aucune précaution particulière puisque ces petits
fonctionnaires n'hésitent pas à sous-traiter avec des firmes
privées, desquelles on ne demande d'ailleurs aucune discrétion
particulière. Cela s'explique, comme le montre abondamment Pressac,
par le fait que ces installations n'ont pas été conçues
dans un but meurtrier, mais, tout au contraire, comme des moyens de contrôler
la santé publique localement.
La situation est très claire : de ces 80.000 documents, dont
une partie seulement concerne les crématoires, pas un seul ne
concerne explicitement une installation meurtrière. Sinon, ce
document aurait été brandi depuis longtemps. Jusqu'à
Pressac, on pouvait se dire qu'il y avait des archives cachées, ou
inaccessibles, susceptibles de receler un tel document. Mais Pressac nous
dit que ces archives (concernant la Bauleitung d'Auschwitz uniquement)
sont maintenant complètes et que le patron de ce service, ne croyant
apparemment pas qu'elles recelaient des choses explosives, a négligé
de les détruire à la fin de la guerre. Bref, il faut bien
en convenir, dans la masse documentaire qui devait éclairer toute
l'affaire, il n'y a que quelques pièces qui donnent lieu à
présomption. Là où logiquement on aurait dû trouver
1000 ou 10.000 documents (puisqu'il n'y avait ni codage, ni destruction,
que tout se faisait par ordre), on ne tient que quelques éléments
mineurs, dont l'interprétation reste ouverte, qui pourraient témoigner
à charge si l'on possédait un contexte qui en ferait ressortir
le sens de manière univoque, ou qui peuvent appeler d'autres interprétations
qu'un historien normal discuterait avant, le cas échéant,
de les écarter. Ce n'est pas le cas de Pressac qui n'ose pas faire
état de la possibilité de les interpréter autrement.
Car s'il abandonnait ce qu'il affirme être des << débuts
de preuves >> (et, par exemple, à France-Inter, il ne
proteste que mollement quand le journaliste qui refuse de s'embarrasser,
traite ses << débuts de preuves >> comme des
preuves bien établies) Pressac serait bien obligé de dire
que tout son travail n'a servi à rien. Qu'il a démontré
avec rigueur que des fonctionnaires et des ingénieurs ont conçu
et planifié, de manière plutôt désordonnée,
des installations crématoires, qui n'ont d'ailleurs pas brillé
par leur efficacité. Point. Ce que personne n'a évidemment
jamais mis en doute. Qu'il a donc passé dix ans de sa vie à
enfoncer une porte ouverte, porte dont il a décrit minutieusement
le plan, la conception et les étapes de la réalisation. Or
le véritable intérêt est justement qu'il n'a rien trouvé
d'autre de manifeste, malgré une recherche qui serait, à ce
niveau-là, exhaustive.
Car que fait Pressac pour sauver in extremis la thèse officielle ?
Il injecte. Le texte essentiel, celui qui est le produit de son travail,
est la chronique de la construction des crématoires. Là, il
y a des références aux archives. Les notes l'indiquent :
elle se suivent, avec des indications abrégées de sources
dont il nous donne la clé, p.VIII : ACM, ARO, AEK, etc. Or si
l'on reprend les notes, p. 97-109, en négligeant les rares références
bibliographiques ou les renseignements factuels (<<Pohl était
"Oberzahlmeister"...>>), les séries de renvois à
des documents d'archives s'interrompent par des références
au Kalendarium ou à Höss. Si l'on se reporte au texte,
on voit qu'il s'agit des passages concernant les gazages. Ainsi, p. 34,
il lâche ses archives pour parler du << premier gazage >>[2] et dans
le même paragraphe, il parle de la crémation, << en
une ou deux semaines de travail intensif >> de 550 ou 850 corps,
amenant la détérioration d'un four. Il n'existe évidemment
aucun lien nécessaire entre le premier fait, adapté du Kalendarium
et de Höss, et le second, tiré des archives, sinon une supposition
donnée ici malhonnêtement comme un fait. Ensuite, le rigoureux
scientifique affirme qu'<< on estime aujourd'hui que très
peu de gazages homicides eurent lieu dans ce crématoire, mais qu'ils
furent amplifiés parce qu'ils impressionnèrent les témoins
directs ou indirects >>. Certes, Pressac écrit comme un
cochon. Mais qu'est-ce qu'un << témoin indirect >> ?
Qu'est-ce que << amplifier >> un gazage ? Je
crois qu'on a là besoin d'un décryptage en règle. Je
suppose que cette phrase emberlificotée veut dire à peu près
ceci : certes, on a beaucoup parlé des gazages dans le Kréma
I, celui du premier camp d'Auschwitz, comme le début du génocide.
Seulement, comme il y avait trop d'invraisemblances et d'inventions pointées
par les révisionnistes, je décide, moi, Pressac, (<<on
estime actuellement >>) de lâcher du terrain (<<on
a amplifié >>), en donnant comme explication aux invraisemblances
que les témoins ont été << impressionnés >>,
même ceux qui n'étaient pas là et sont malgré
tout considérés comme des témoins mais << indirects >>.
Aucune source, aucun document qui justifierait cette reculade. Pressac se
rend bien compte que le récit canonique ne tient pas, mais pour le
sauver il faut faire des concessions, sans pouvoir les justifier non plus.
<< On estime... >>, passez muscade. La suite est de
la même eau. << Comme - dit Pressac (p. 35) - un gazage
imposait d'isoler totalement la zone du crématoire [aucun témoin
n'a jamais dit ça, mais ceci résulte des critiques révisionnistes],
et qu'il était impraticable lorsque des travaux étaient en
cours [idem], il sera décidé fin avril de transférer
ce genre d'activité à Birkenau >>. Décision
dont on ignore qui l'a prise puisque c'est une pure invention de Pressac,
pour retomber sur ses pieds et se remettre dans le cours de l'histoire officielle.
L'amusant paradoxe de tout ceci est que l'histoire officielle que respecte
Pressac est uniquement celle des gazages. Pour le reste, il piétine
les dogmes allégrement. La fameuse "Conférence de Wannsee",
dont une pléïade d'auteurs acharnés font le lieu et le
moment de la décision de l'extermination, est balayée en six
lignes (toujours p. 35). Pressac fait comme les révisionnistes :
il lit le texte, qui parle d'évacuer les juifs vers l'Est et nullement
de liquidation industrielle. Il confirme par le fait qu'aucune instruction
particulière n'est arrivée à la Bauleitung à
la suite de cette conférence de haut niveau. Le brouillard qui entoure
la décision du génocide s'épaissit d'autant. J'aimerais
voir la tête de certains soi-disant spécialistes en train de
lire ces six lignes !
On arrive, p. 39, aux fermettes de Birkenau qui auraient été
ensuite les lieux de l'extermination.[3] Là,
on a un nouveau passage injecté dans le
récit fondé sur les archives, passage dont la source est le
Kalendarium. Je passe sur la p. 41 où Himmler informe Höss
<< du choix de son camp comme centre d'anéantissement
massif des juifs >>. Pressac nous dit lui-même que le récit
de Höss contient des invraisemblances énormes et qu'il n'est
pas fiable du tout (note 132). C'est une branche pourrie, mais c'est la
seule à laquelle puisse s'accrocher Pressac dans un domaine où
il n'a fait aucune recherche, celui de la politique. Les archives existent
mais comme elles ne sont pas techniques, Pressac n'y touche pas. C'est le
blot des historiens et ça dépasse notre pharmacien. En même
temps, il faut bien que l'activité vastement homicide de ces petits
fonctionnaires ait été décidée. Va pour Himmler,
et va pour le récit de Höss puisque la bise étant venue,
Pressac se trouve fort dépourvu.
Lorsqu'il mentionne le travail du Sonderkommando, << retirer
les morts des chambres à gaz >> (p.43), la source (note
141) est à nouveau le Kalendarium. Troisième injection.
Ensuite, p. 47, Pressac dit que de grosses quantités de Zyklon-B
ont été jugées nécessaires pour lutter contre
l'épidémie de typhus qui faisait rage dans le camp, qu'elles
ont été demandées en haut lieu au titre d'une << action
spéciale >> qui consiste manifestement à désinfester
des bâtiments (un SS a même été intoxiqué,
voir page précédente) et, plus bas, dans la même page,
que les fonctionnaires de la Bauleitung ont envisagé la construction
d'un nouveau crématoire << en raison de la situation créée
par les "actions spéciales" >>, ce qui désigne
manifestement les mesures prises pour essayer d'enrayer l'épidémie.
Comment il peut tirer de cette indication une prétendue confirmation
qu'Auschwitz aurait été choisi << comme site d'anéantissement
massif des Juifs >>, est un mystère intellectuel profond.
Voilà une administration qui se démène pour enrayer
une épidémie qui aurait fait 20 000 morts (chiffre donné
par Pressac au Nouvel Observateur, p. 94), qui sait que le camp va
sans doute connaître une nouvelle extension - pour recevoir des
dizaines de milliers de déportés de l'Est, considérés
comme particulièrement << pouilleux >> -, et
qui essaie de se doter des armes pour lutter : des tonnes de Zyklon-B
et des crématoires. (Rappelons qu'à Bergen-Belsen, les Anglais
ont été incapable de juguler l'épidémie qui
sévissait à leur arrivée). Et Pressac y va alors de
sa petite supposition personnelle, qui n'a de sens que s'il cherche à
se conformer à un modèle explicatif qui lui est donné
d'avance : << Cette installation d'incinération stupéfiante
[mais pourtant en rapport étroit avec la situation] ne pouvait qu'être
remarquée par les fonctionnaires SS de Berlin [évidemment,
puisqu'ils autorisaient les dépenses] et associée ultérieurement
par eux à la "solution finale" du problème juif. >>
(p. 47) Affirmation qui ne repose sur aucune documentation tirée
de ces fameuses archives.
Toujours désireux de protéger sa ligne de flottaison, Pressac
croit que le thème de ces << actions spéciales >>
(qui recouvre tout et n'importe quoi dans le jargon militaro-administratif
de l'époque) a été utilisé pour obtenir de Berlin
l'autorisation de construire le crématoire III qu'il détermine,
lui, à << vocation sanitaire >>. En utilisant
le terme, les rusés SS d'Auschwitz auraient fait croire à
Berlin que leurs besoins de crématoires étaient liés
à l'extermination des juifs, alors qu'il se serait agi des besoins
normaux du camp. Ce n'est pas Saint-Cyr mais Saumur qu'aurait dû faire
Pressac car il a manifestement des dispositions pour la haute voltige.
Je n'insisterai pas non plus sur les incinérations à l'air
libre qui donnent l'occasion à Pressac de critiquer sévèrement
le récit de Höss (p. 58), sinon pour dire qu'il invente le chiffre
de 50 000 cadavres, brûlés en 2 mois, fondé sur le calcul
des "juifs tués" pendant l'été, dont il ne
peut guère tirer l'indication que du Kalendarium qu'il ne
cite pas ici. Il ne se penche d'ailleurs pas sur les 100 000 stères
de bois (au moins) qui auraient été nécessaires et
qui auraient bien dû laisser quelques traces dans les archives. On
sait que Pressac a abordé la question d'Auschwitz parce qu'il voulait
écrire un roman et y situer quelques scènes. On sait aussi
que ce prurit romanesque autour d'Auschwitz en a démangé plus
d'un. Cette vocation de romancier remonte de temps à temps à
la surface, par exemple p. 65, où notre auteur imagine, purement
et simplement, les rapports entre les directeurs et les ingénieurs
de la Topf, l'entreprise qui construisait les fours pour les crématoires.
Les trois pages suivantes sont encore sans doute détachées
du roman que nous ne lirons pas puisque Pressac, pharmacien de banlieue,
se glisse dans la peau du terrible SS qui cherche le moyen d'organiser rationnellement
les gazages. Les détails ne viennent d'ailleurs pas des archives
mais d'un témoignage qu'aime bien Pressac, celui d'un certain Tauber
(note 203).
Et quand il s'agit pour lui d'évoquer le premier gazage dans ce qui
est donné comme la véritable machine industrielle (le crématoire
II), supposé terminé en mars 1943, il a recours, non plus
aux archives, mais au Kalendarium et au témoin Tauber (p.
73-4). Le deuxième (p.77) est aussi fondé sur le Kalendarium.
Dois-je continuer ? On a compris la technique de l'injection. Il faut
avoir l'oeil rivé sur les notes pour déceler les changements
de plan du récit. Tout cela serait un procédé somme
toute acceptable si les sources étaient de valeur comparable. Or
il y a bien longtemps que les historiens ne touchent à ce Kalendarium
qu'avec des pincettes [4]. Pressac
lui-même en dit ceci : << Danuta Czech, en retenant
sans explication certains témoignages aux dépens d'autres
et en privilégiant les témoignages par rapport aux documents,
a produit un travail qui prête le flanc aux critiques. Cette orientation
historique particulière persiste dans la troisième et nouvelle
version du Calendrier... de Czech, publiée actuellement en
polonais et n'intégrant pas encore le fond Bauleitung des Archives
centrales de Moscou, dépréciant fortement la véracité
de cet ouvrage fondamental, établi malheureusement avec une optique
un peu trop teintée dans le contexte politique tendu des années
60 >> (note 107, p. 101). Ce que veut dire réellement
Pressac, Dieu seul le sait. Mais pour beaucoup de monde, il s'agit d'un
ouvrage qui sort en droite ligne du Musée d'Auschwitz, et donc de
la mise en oeuvre d'Auschwitz par le stalinisme russo-polonais comme instrument
de récupération des sympathies antifascistes en Occident au
moment de la guerre froide. On sait assez ce que valent les << témoignages >>
qui sont sortis de ces usines idéologiques. Si Pressac faisait confiance
à ce genre de source, il serait logique qu'il les emploie. Mais il
manifeste la plus grande défiance. Et pourtant son compte-rendu des
gazages provient exclusivement de ces sources qu'il juge fortement
dépréciées. Ces histoires ont déjà été
publiées mille fois. C'est leur faiblesse interne qui a suscité
la naissance du révisionnisme, avec Paul Rassinier. En les reprenant
telles quelles, ou avec quelques correctifs de nature cosmétique,
Pressac exhibe une grande incohérence. C'est ce qu'il convient d'appeler
des contes d'apothicaire.
Mais le plus extraordinaire est de faire croire que le livre de Pressac
s'affranchirait entièrement des témoignages. Il le dit lui-même
aux journalistes avec aplomb. Ils l'avalent parce qu'ils accordent plus
de foi au commentaire qu'au texte lui-même. En camouflant dans les
notes son recours aux pièces les plus éculées du dossier
stalino-polonais, Pressac peut ainsi passer pour celui qui répond
aux révisionnistes sur leur terrain, celui des faits vérifiables,
si l'on accepte que les lois de la physique d'aujourd'hui s'appliquaient
aussi en 1944-45.
Dans le registre des incohérences, je signale que j'ai soigneusement
omis de me rapporter aux précédents écrits de Pressac
pour les comparer à celui qui vient de paraître. Mais il est
clair que d'autres lecteurs seront moins indulgents que moi et pourraient
se faire le malin plaisir de relever les variations, volte-face et autres
changements de pied qu'une telle lecture amènerait au jour. Elle
porterait en tout cas à se demander philosophiquement : what
next ? [5]
J'épargnerai aussi au lecteur un aspect crucial de la discussion
de fond, portant sur les crématoires et leur capacité réelle
en terme de rendement (c'est bien le mot qu'on emploie pour une installation
industrielle). Il voit bien, certes, qu'il y a une marge entre les rendements
qui sont avancés par les vendeurs de la Topf et la réalité,
marquée par les pannes, les défauts de fabrication ou de conception.
Mais il ne cherche pas non plus à cerner les chiffres réels.
et quand il nous donne une estimation de 1000 crémations par jour
pour les Krema II et III, on voit bien qu'il croit facile de prendre les
lecteurs pour des gogos. Dans les installations modernes, on ne dépasse
pas 4 crémations par jour et par four. Dans le plus grand, le Krema
II, avec ces 18 moufles, on peut imaginer de tripler, quadrupler la cadence.
On atteindrait 300 corps par jour, sans doute au risque de tout détériorer
assez vite. C'est un domaine de la technique dans lequel Pressac s'est soigneusement
abstenu de s'aventurer. D'ailleurs, il dit que ces chiffres sont de la propagande
mensongère (des SS envers Berlin) mais qu'ils sont valables quand
même (p. 80). Dans ce livre, Pressac se garde bien de reproduire les
chiffres qu'il avait publiés dans le précédent ouvrage
publié aux Klarsfeld Follies, qui décomptaient les
approvisionnements en charbon des crématoires. Tant il est difficile
de croire que 2 ou 3 kg de charbon suffisent à brûler un corps.
S'il avait trouvé à Moscou des factures supplémentaires,
qui auraient rendu moins invraisemblables ses estimations, nous en serions
certainement informés.
Cette comptabilité macabre reste, dans le corps du texte, anecdotique.
Elle ne prend tout son relief que dans l'annexe ndeg. 2, << Le
nombre des morts au KL Auschwitz-Birkenau >> (p. 144-8), où
Pressac s'en sert comme un lit de Procuste : l'estimation de la capacité
d'incinération l'autorise à raboter les chiffres fournis par
les << témoignages >> du Kalendarium,
à décréter, sans autre procès, qu'il y a moins
de convois ou qu'ils auraient été moins peuplés. Comme
si, en somme, l'arrivée des convois étaient déterminée
par l'état technique des crématoires. C'est évidemment
absurde. Il y a dans les calculs d'autres sources d'incohérences
que je laisse ici de côté. En ce qui concerne la déportation
des juifs de Hongrie, dont Rassinier avait déjà relevé
tout ce que les estimations, de source polono-officielle, avaient d'impossible,
Pressac rejette les élucubrations de Wellers, nous dit en passant
que Yad Vashem, en Israël, possède un fichier de 50 000 juives
hongroises réexpédiées d'Auschwitz à Stutthof
(arrivées à Auschwitz, non-enregistrées, elles sont
normalement considérées comme << gazées >>),
et qu'il faudrait encore faire des recherches. En ce qui concerne la déportation
des juifs polonais, il parle de << l'aléatoire de cette
question, faute de documentation >>.
Mais pour en revenir à la question des juifs de Hongrie, Pressac
se met dans des situations intenables. Par exemple, il accepte les récits
concernant les fosses d'incinération qui sont pourtant totalement
démentis par les photos aériennes prises au dessus d'Auschwitz
pendant cette période-là, par les avions alliés. Car
il faut bien augmenter la capacité théorique d'incinération
si on veut arriver à faire entrer à Auschwitz un total théorique
de 438 000 juifs provenant de Hongrie (soit plus de deux fois la population
du camp tout entier). Il calcule donc dans l'abstrait (p. 148) que les SS
pouvaient anéantir 300 000 personnes en 70 jours. Mais
alors se pose la question : où stockait-on ces 300 000
personnes, mortes ou vives, pendant plus de deux mois, le temps d'étaler
les incinérations ?
Pressac arrive au chiffre de 630 000 victimes des supposés gazages.
Les millions de morts d'Auschwitz ne sont plus des millions. Depuis quelques
années, les Polonais ont baissé leurs chiffres. Hilberg a
baissé ses chiffres. Bédarida a baissé ses chiffres.
Pressac les baisse encore. A vrai dire, comment et pourquoi baisse-t-on
des chiffres de ce genre ? Sait-on quelque chose de plus ? Nenni.
On tripote les calculs autrement. Pressac, qui est incontestablement un
petit rusé mais surtout un grand naïf nous montre comment on
fait ces calculs. Comme la plupart des chiffres de départ sont des
estimations, on les change. Wellers << chargeait >>
les convois polonais à 5000 personnes. Hilberg, ça ne lui
plaît pas. Il trouve que 5000 c'est trop. Alors, banco, il dit 2000.
Sur 120 convois, ça fait une sacrée différence. Pressac
arrive, et ça ne lui plaît pas non plus, non pour des raisons
ferroviaires, mais pour des raisons thanatopratiques. Alors il baisse les
convois à 1000-1500 (p. 146-7). Le jour où il se rendra compte
que ses estimations des capacités des crématoires sont fantaisistes
et que les incinérations en plein air sont visibles d'avion, il devra
à nouveau baisser ses prix. Aucun de ces calculateurs ne va chercher
dans les archives. Ils font ça au pif. Donc, si les chiffres changent,
ce n'est pas pour des motifs d'ordre documentaire, mais à cause de
l'air du temps et du pif qui le renifle.
La réception de Pressac
Comme toujours, depuis maintenant quinze ans que cette affaire est apparue
sur la scène publique, le plus intéressant, à mon avis,
aura été l'attitude de la presse dont le rôle dans la
tentative de fabrication de l'opinion publique est déterminant. En
effet, sur le fond, il faut, pour se faire une opinion à peu près
fondée, un travail personnel de recherche assez considérable,
dans la mesure justement où toute la lumière n'a pas encore
été faite. Les journalistes et les << experts >>
qu'ils font parler sont donc les détenteurs, par rapport au public,
d'une parole qui est censée discriminer le vrai du faux, entraînant
la division entre le bien et le mal. J'ai fait, dans deux livres, la chronique
de cette agitation médiatique et le battage fait autour du livre
de Pressac en est le dernier chapitre en date.
Il faut dire que l'opération médiatique a été
lancée dans les règles. Pressac, qui a jusqu'à présent
opéré dans l'ombre, a été cette fois-ci lancé
comme s'il avait été pris en charge par un quelconque Séguéla.
L'Express ouvre le feu [6],
avec en couverture une photo Depardon et le gros titre <<Auschwitz:
la vérité >>.[7]
Aussitôt le Nouvel Observateur suit, avec un week-end à
Auschwitz en compagnie de Pressac [8] et
la grosse artillerie des << meilleurs
spécialistes >>. Libération y va d'une double
page, avec encore photos et documents.[9]Le Monde sort une demi-page sous la plume de
L. Greilsamer, qui suit l'affaire Faurisson sur le plan judiciaire depuis
longtemps.[10] Ensuite,
c'est le déferlement des télévisions et des radios.
La Ville-du-Bois, petite commune au sud de Palaiseau, n'a pas connu de telle
agitation depuis la Guerre de Cent ans.
<<Un ouvrage qui servira de référence aux historiens
du monde entier >>, dit l'Express. Grâce aux archives
soviétiques << vient d'être réalisée
la première synthèse des connaissances sur l'un des événements
majeurs du XXe siècle >> dit encore l'Express.
(p. 77). Le commentaire est dû à un certain Conan et un certain
Peschanski, créature de Bédarida, chercheur au CNRS.[11]
Les distingués commentateurs affirment que la décision et
l'exécution du << judéocide >> (terme
récent qui n'a pas encore décollé) furent entourées
d'un << secret absolu >>, dont il faudrait dire qu'il
n'a pas encore été percé. Mais pourquoi les archives
sont-elles restées en sommeil ? << Parce qu'un courant
important de la mémoire juive refusait toute approche rationnelle
de la Solution finale, qualifiée d'événement "indicible"
et "impensable" >>. On aimerait évidemment que
cette dénonciation soit moins sournoise, qu'elle cite des noms, des
textes, mais à l'Express on préfère toujours
la prudence. Cette situation idyllique a été perturbée
par la << littérature négationniste >>
qui s'est mise à relever les erreurs << logiquement nombreuses
dans les récits de témoins ou dans les textes soviétiques
de l'après-guerre qui firent d'Auschwitz un thème de propagande
idéologique >>. Les fins limiers de l'Express n'ont
pas relevé que toutes les affirmations de Pressac concernant les
chambres à gaz procèdent directement de ces textes soviétiques
et polonais mais il ne faut pas trop leur en demander. Mais Pressac en personne
aurait découvert que << l'histoire technologique de la
Solution finale restait encore à écrire >>. Impossible
pour un journaliste bien léché, comme on les aime à
l'Express, de reconnaître que la paternité de cette
<< découverte >> revient au professeur Faurisson.
Car on ne peut pas admettre que, dès lors, toute avancée dans
ce domaine lui devra quelque chose. [12]
L'ÉTOILE MYSTÉRIEUSE
Pourquoi le nom de la firme qui construisit les fours s'inscrit-il dans
une étoilde de David ? En dessous, Ben Gourion annonçant
la création de l'État d'Israël (1948) . Tintinssac trouvera-t-il
la solution ?
Travaillant sur les archives en Pologne et en Allemagne (50 000 documents,
paraît-il), Pressac << ouvrait >> les pistes,
dans son ouvrage publié à New York par la Béate en
89. Ce n'était évidemment pas ce qu'en disaient Pressac et
les Klarsfeld qui prétendaient, à l'époque, régler
entièrement le problème. Avec les 80 000 documents (paraît-il)
des Soviétiques, on en saurait plus. Pourtant, l'ouvrage de 89 en
disait beaucoup plus et sur plus de sujets. Si les journalistes avaient
fait leur travail, ils devraient dire que le livre de 93 est beaucoup plus
circonscrit, et même très en retrait dans ses affirmations,
sur celui de 89.
Après avoir expliqué cette découverte stupéfiante,
à savoir que l'administration administrait, que le service des construction
faisait des plans et demandait des devis et des factures, les exégètes
subtils de l'Express affirment que Pressac << a retrouvé
les preuves de l'organisation de l'homicide >>. C'est là
le tour de passe-passe. Pressac, certes, nage dans l'ambiguïté.
Il n'affirme pas positivement qu'il a des << preuves >>
mais des traces, ou des indices, qui ont quasiment valeur de preuve. Un
journaliste ne peut pas s'embarrasser de trouducuteries de ce genre et Pressac
ne proteste pas. C'est pas moi qui le dit, c'est lui. Il peut toujours,
face à de vrais critiques, se réfugier dans cette position
infantile. Car ces << preuves >> sont des << indications
précises >> qui << trahissent les consignes
de secret >> (p. 82), secret tellement secret qu'il n'a aucune
existence, Pressac lui-même ayant expliqué qu'il n'y a aucun
codage des documents.
Dans la liste des indices transmutés en preuves, le plus massivement
ridicule n'est pas dans le livre mais est typiquement pressaquien :
<< Dans une vraie morgue, on utilise des désinfectants
(comme à l'époque, l'eau de Javel ou le Crésyl), mais
non un produit destiné à tuer les poux >> (Le
Nouvel Observateur, p. 84). Le pharmacien d'officine, qui conseille
Mme Michu, n'a pas conscience de l'échelle du problème :
en pleine épidémie de typhus (et les crématoires ont
été décidés en fonction de ce risque très
réel), on amène 250 à 300 corps par jour, grouillants
de poux porteurs de la maladie.[13]
Imagine-t-on de les entasser dans les morgues sans rien faire ? D'envoyer
une équipe pour les laver à l'eau de Javel ? Balancer
du Crésyl ? Alors que dans toutes les autres installations,
baraquement compris, on utilise le Zyklon pour tuer les poux ?
Ces morgues, si elles n'étaient pas traitées auraient été
de formidables réservoirs d'infection, des bombes biologiques. Pressac,
avec son eau de Javel, est un danger public. On devrait lui retirer sa licence
de pharmacien pour avoir osé dire des choses pareilles. Pourquoi
cette ânerie ? Parce qu'il faut donner à entendre que
les morgues auraient été le seul endroit du camp où
l'usage du Zyklon n'aurait pas été normal. Puisque les SS
connaissaient l'eau de Javel [14],
ils n'avaient pas à désinfester les morgues au Zyklon, au
nom d'un décret aussi bouffon que logiquement nécessaire.
Car le raisonnement possède un étage supplémentaire
mais caché. Si les SS avaient utilisé le Zyklon pour protéger
le personnel des crématoires (eux compris) dans les morgues, telles
qu'elles avaient été conçues à l'origine, ils
n'auraient pas pu s'en servir plus d'une fois. Faute d'aération,
le gaz mortel aurait stagné. Il fallait donc ajouter une installation
pour aérer les locaux souterrain. C'est justement ce que détaille
Pressac. Mais puisqu'il a décidé par avance, et sans le moindre
appui dans sa documentation (130.000 documents !), que ces installations
sont la preuve d'intentions homicides, il faut écarter toute autre
possibilité d'interprétation. D'où l'eau de Javel,
pieusement recueillie par les deux compères de l'Express.
De l'eau bénite pour les béni-oui-oui.[15]
Les deux plumitifs enterrent sans sourciller la conférence de Wannsee :
ils avalent tout Pressac de bonne grâce, comme ils ont avalé
les livres qui disaient le contraire 5 ou 10 ans auparavant. Il ne faut
pas en attendre autre chose et ils acceptent l'idée que fin mai-début
juin 1942 une anonyme << volonté politique >>,
d'origine non identifiée, << trouve [par une sorte de
rencontre due au hasard] dans les innovations techniques [pourtant très
élémentaires, et qui sont, sur le plan technique, une régression,
Pressac le dit] mises en oeuvre à Auschwitz (grâce à
Prüfer) les moyens d'une extermination industrielle >>.
En somme, grâce à ce petit ingénieur, représentant
de commerce en fours industriels, intéressé au pourcentage
par les ventes qu'il peut faire pour la firme Topf, les hautes instances
de l'Allemagne nazie (qui ? Himmler himself ?) se seraient dit :
Quelle aubaine ! Vive Prüfer, on va pouvoir tuer les juifs. Sans
vouloir faire montre d'un esprit critique exagéré, on peut
trouver difficile à croire qu'un << génocide >>
se décide dans de telles conditions... Mais pour les historiens de
l'Express, cette nouvelle vérité est aussi révélée
que l'ancienne et par conséquent l'acte de foi ne coûte rien.
De même, ils entérinent les tripotages de chiffres présentés
par Pressac comme des << calculs >>, sans piper. On
passe de 5,5 millions de morts à Auschwitz (chiffre soviétique
de 1945) à 800 000 sans savoir pourquoi. Conan le Barbare et Peschanski
le Civilisé prévoient d'ailleurs qu'on va réviser à
la baisse (p. 87) les autres camps et la mortalité dans les ghettos.
(Auraient-ils déjà quelques chiffres dans leur manche ?).
Mais, dans le fond, tout ça n'a pas beaucoup d'importance, ajoutent-ils
en terminant, << la nature de la Solution finale reste inchangée >>.
Personnellement, je ne connais que les dogmes pour avoir une nature qui
ne change pas. Et encore.
L'Express publie aussi, p. 80, un article de Bédarida, patron
du présent ouvrage de Pressac (voir note 11) Le bédarida est
une espèce mal connue de calamar. Il nage dans la soupe culturelle
et se propulse à grande vitesse vers tous les fauteuils directionnels
auquel il adhère par de fortes ventouses. Continuellement sur la
défensive, il émet des jets d'encre qui brouillent les problèmes
environnants. Auteur d'une opusculette définitive sur << la
politique nazie d'extermination >>, il reconnaît courageusement
que l'on n'avait pas sur le sujet << toutes les connaissances
nécessaires >>. Ayant reconnu en Pressac un mutant (il
s'est << mué en historien >>, ce qui prouve
en passant que les calamars ne sont pas des historiens), il croit que ce
dernier est devenu un << expert incontesté, sinon unique >>.
Contesté, il l'est pourtant, et pas seulement par les révisionnistes.
Unique, c'est vrai si l'on considère uniquement l'histoire officielle
produite par toutes sortes de bédaridas et les effets des lois anti-révisionnistes.
Ajouter que Pressac a exercé sur les documents << une
impitoyable critique >> provoque chez le lecteur averti une franche
rigolade. Trouver << terrifiant >> un travail qui
porte sur des plans de construction, des problèmes de ventilation,
de surchauffe et autres considérations que tout ingénieur
traite quotidiennement dans les travaux publics, me paraît dénoter,
chez les calamars, un goût immodéré de l'emphase, ou
l'expression d'un voeu secret quand on accole à ce << travail
terrifiant >> les mots : << et sans réplique >>.
Réplique, il y a ; sale temps pour les calamars.
Comment se fait-il, se demande le ventousé [16],
qu'on ne se soit pas penché sur ces questions
avant ? Il pourrait dire la vérité : c'est parce
qu'on ne savait pas comment répondre au professeur Faurisson, après
avoir longtemps dit qu'il ne fallait pas lui répondre. Non,
il préfère l'idée qu'on mettait l'accent sur << les
acteurs et les victimes >>. Et comment justifier cette date si
tardive (quinze ans de retard sur Faurisson) ? C'est l'ouverture des
archives de Moscou. Baratin pur : l'effroyable méli-mélo
de Pressac qui réglait tout date de 1989, avant l'ouverture des archives
russes. Le seul apport de Moscou et des 80 000 documents est l'histoire
d'un appareil produit par la firme Siemens pour tuer les poux avec des ondes
courtes et qui a, semble-t-il, été essayé à
Auschwitz, sur la fin (Pressac, p. 83 et sq.). Ça, on ignorait. Cet
appareil doit-il entrer dans la vaste catégories des installations
industrielles mythiques, comme les usines à savon juif, les piscines
électriques, les chambres à vide ou à vapeur, les plaques
chauffantes, les trains à wagons de chaux, etc., qui, objets pourtant
de témoignages nombreux, précis et concordants, ont sombré
dans un oubli d'où seul l'immense talent d'un Lanzmann saurait un
jour les tirer ? Comme cet appareil ne semble pas avoir pu tuer d'êtres
humains, il est resté ignoré. Voilà le grand acquis
de Moscou, caché pendant 45 ans par le KGB !
J'avais posé, dès 1979, la question du << comment
du pourquoi >>. Le calamar, en 1993, est toujours << à
la recherche du comment et du pourquoi >>. Ce n'est pas le travail
historique qui a avancé, mais le déblaiement des chicanes
mises sur son chemin par tous ceux qui ont souhaité l'empêcher.
La route n'est toujours pas libre mais il faudra bien qu'un jour elle le
soit.
Dans le Nouvel Observateur, le reportage est de Claude Weill. Ce
dernier doit avoir des informations secrètes puisqu'il écrit
<< que l'existence des chambres à gaz et la réalité
de la politique d'extermination des juifs ont été surabondamment
démontrées. Les preuves sont à la disposition de quiconque
sait lire et veut bien ouvrir les yeux. >> Je supplie donc ce
M. Weill de bien vouloir m'ouvrir les yeux, de rendre ces preuves publiques,
ce qui rendrait les petits travaux nocturnes de Pressac tout à fait
inutiles et pourraient ainsi rendre à sa pratique un pharmacien plus
concentré sur son travail.
Le journaliste raconte sa petite histoire. Version connue. Il suit Pressac
et ses raisonnements techniques. Mais au bout d'un moment il craque. Ces
discussions sont odieuses, il demande à Pressac s'il s'en rend compte.
Ceux qui refusent le travail scientifique, dit le docte Pécuchet,
<< ce sont ceux-là qui font le lit de Faurisson >>.
Le journaliste est sonné. Accablé, il se dit que l'histoire
va occuper le terrain, que le bon temps est fini et que << la
Shoah n'échappera pas au regard cruel des historiens >>.
Je ne savais pas que les historiens avaient un regard cruel. Cruel pour
qui ? Cette phrase en dit très long, me semble-t-il. Mais c'est
lui qui est méchant : il reprend les chiffres donnés
de différents côtés concernant les morts d'Auschwitz
et les qualifie crûment de << bobards >>. Le
pape, Willi Brand et combien d'autres sont allés s'incliner devant
des plaques où étaient inscrits des << bobards >>.
Vu les méthodes d'établissement de ces chiffres officiels,
on ne voit pas pourquoi ceux que fournit Pressac ne seraient pas rangés
demain dans la catégorie des << bobards >>
aussi.
Sur la fin d'ailleurs, le journaliste exprime quelque méfiance. Il
trouve que certaines conclusions sont << rapides >>,
que l'élimination de la conférence de Wannsee procède
d'un raisonnement qui << n'est pas totalement convaincant >>,
que sur le décompte des victimes << Pressac s'avance un
peu imprudemment >>, qu'il ne << clôt pas le
débat >>. En somme, à l'Observateur, on
n'est qu'à moitié bédarisé.
Mais on se couvre. On donne la parole aux Grands Maîtres de la Vérité
Officielle, en commençant par Pierre Vidal-Naquet, l'inventeur de
Pressac. Comme d'habitude il montre aussitôt qu'il ne sait pas lire :
il croit que les << précisions >> apportées
par Pressac quant à la date des << premiers gazages >>
sont tirées des archives soviétiques. C'est évidemment
faux [17] :
elles procèdent d'un raisonnement purement pressaquien que le Doctissime
me permettra de lui expliquer. Pressac voit dans les archives que les bâtiments
ne sont pas terminés à la date conventionnelle (objet de mémoire).
Il attend donc la date de la fin des travaux dans le crématoire et
se reporte alors au Kalendarium (autre objet de mémoire) pour
<< préciser >> qui, ce jour-là, est
donné par cet ouvrage (douteux au dire de Pressac) comme ayant été
gazé. Les archives de Moscou n'en disent évidemment pas un
mot. Quant aux calculs de Pressac, Son Éminence les juge un peu rapides,
on y postule beaucoup, c'est << pas aussi simple >>,
<< sans doute >>... Le Chevalier de la Légion
d'Honneur préfère les chiffres de Hilberg qui seraient du
genre << assez solide >>. Notre Héros grec
se ramollit sérieusement. Il tergiverse plus qu'à l'accoutumée.
Il doit commencer à se demander s'il a bien fait de lancer Pressac
qui est allé se satelliser ailleurs et qui risque de retomber avec
fracas.
Ensuite, c'est le tour de Hilberg. Il a appris une certaine prudence, le
prof de Sciences Po [18],
depuis qu'il a été retourné sur le gril au premier
procès Zündel à Toronto, en 1988. Il rétice, le
Raul. Il râle que Pressac n'est pas vraiment historien, qu'il ne donne
pas << le dernier mot sur le sujet >>. Il gémit
que << d'importantes recherches sont encore nécessaires >>,
qu'il << faut étudier davantage les sources allemandes >>,
qu'il y a encore << du pain sur la planche >>. A ce
demander ce qu'il a foutu, le Raul, depuis 1948 qu'il s'y est collé.
Il a dû fainéanter, pour laisser tout ça aux autres.
Peut-être qu'il est généreux, qu'il pignoche seulement
pour que les autres en aient aussi, du pain sur la planche. Mais il dit
une chose bien embêtante : déjà qu'on n'avait pas
trouvé l'ordre de Hitler, voilà qu'on ne trouve pas non plus
l'ordre de Himmler. Höss et Himmler se sont même pas vus << pendant
la période concernée >>. Alors quoi ? C'est
Höss qu'aurait tout décidé tout seul ? Ou alors,
il était pas au courant non plus ? On n'a pas d'ordre de Höss
à ses sous-fifres. Cette histoire n'est pas claire. Il faudrait demander
à Vidal-Naquet. Des trucs comme ça, le Doctissime doit savoir.
Mais le petit chef d'oeuvre, comme toujours, appartient à Lanzmann.
C'est la brute fondamentaliste, hébétée, totalement
inaccessible au moindre raisonnement, mais intuitif comme une bête.
Abandonner toute référence aux documents (ou presque), pour
faire son film, c'était une intuition formidable. Les documents,
il les connaît, il ne sait pas ce qu'ils veulent dire, mais il en
a une mémoire photographique et il dit à juste titre que tout
ce que produit Pressac est déjà connu. Il défend son
bifteck de vidéaste en termes presque céliniens : de
l'émotion, rien d'autre (<<je préfère les larmes
du coiffeur de Treblinka au document Pressac sur les détecteurs de
gaz >>). Lanzmann est un moderne, tout en dessous de la ceinture ;
chialer pour ne pas penser, agiter le macabre : avec les pressaqueries,
<< on expulse l'émotion, la souffrance, la mort >>.
Il piétine furieusement Vidal-Naquet, qui vient pourtant régulièrement,
depuis des années, lui lécher les bottes : << Le
triste est qu'un historien, menacé sans doute dans son statut ontologique
par la véracité, la force, l'évidence des témoignages,
n'hésite pas à cautionner cette perversité. Un historien
abdique devant un pharmacien... >> Il y a un drame sado-maso
entre ces deux hommes mais je ne sais pas si c'est une pure question de
<< statut ontologique >>.
Lanzmann a reniflé Pressac. Il comprend beaucoup mieux que la tourbe
universitaire et journalistique qui se jette sur Pressac dans l'espoir d'en
finir avec le révisionnisme, que << Faurisson est le seul
interlocuteur qui compte aux yeux de ce converti. Il doit, pour être
entendu de lui, parler son langage, faire sienne sa démarche, épouser
sa problématique, exhiber la preuve cruciale, l'ultima ratio qui
convaincra son ancien maître [...] Même pour les réfuter,
on légitime ainsi les arguments des révisionnistes qui deviennent
ce par rapport à quoi, à qui, tous se situent. Les révisionnistes
occupent tout le terrain. >>
Le pauvre homme a bien raison, il doit bien se sentir seul, avec ses bobines
inutiles. Il avait dû retarder et réformer complètement
son film à cause de la question posée par Faurisson. Ce ne
sont pas les révisionnistes, partout persécutés, qui
occupent le terrain, ce sont les débris de l'implosion de la croyance
dont Lanzmann, sur le tard, s'est fait le chantre professionnel, le kantor.
Ce n'est pas la question de Faurisson qui, à elle seule, a provoqué
cette implosion. C'est le Temps qui détruit les mythes : fugit
irreparabile tempus. Parce que les temps modernes ont besoin de mythes
modernes. Lanzmann est en voie de minéralisation. Il ne restera bientôt
plus de lui qu'un vague menhir, incompris, battu par les vents. Devenu enfin
vieux, Jack Lang déposera à son pied quelques fleurs des champs,
chaque année...
Sur l'article de Libération, il n'y a pas grand chose à
dire. Philippe Rochette, qui le signe, ne se mouille pas. Il préfère
la petite phrase de Vidal-Naquet en 1979 : les faits ont été
techniquement possibles puisqu'ils ont eu lieu. Pourtant, l'auteur de cette
phrase s'en est bien mordu les doigts [19].
Rochette avale très bien la part romanesque
du livre de Pressac : les techniciens, les contremaîtres des
boites privées qui ont participé à l'édification
des crématoires << ont vu >>. Cet emploi intransitif
du verbe << voir >> mériterait une ou deux
pages d'explication de texte. << Ils ont vu >>, tout
est dit dans ces trois mots, l'histoire toute entière et sa réfutation.
mais de la part de Pressac on verra qu'il s'agit de pure spéculation.
Rien, dans ses documents, n'indique qu'ils << aient vu >>
quoi que ce soit de ce que laisse supposer cette formule lapidaire. Dans
l'interview qu'il a donné à Rochette, Pressac donne moins
de coups de pieds sous la table et dit calmement : << J'ai
été un proche de Faurisson qui m'a assez bien formé
à la critique négationniste à la fin des années
70 >>. Et plus loin il reprend l'un des arguments de son livre,
assez rigolo celui-ci : les seuls membres de la Bauleitung qui
aient été jugés, Dejaco et Ertl en Autriche en 1972,
ont été acquittés parce que les Autrichiens ne savent
pas lire un plan ou un descriptif technique. Le tribunal avait pourtant
eu des documents venant des archives de Moscou. Ces Autrichiens sont donc
des crétins qui attendaient, sans le savoir, la lumière venant
de la pharmacie de la Ville-du-Bois. A ce sujet, d'ailleurs, Pressac ne
semble pas s'être posé la question du procès de Prüfer,
l'ingénieur de la Topf qui concevait les crématoires, en avril
1948, devant un tribunal soviétique. Les archives soviétiques
doivent bien contenir les comptes-rendus d'interrogatoires. Les Soviétiques
de l'époque, sans doute aussi idiots que les Autrichiens de 1972,
n'ont pas jugé que cet homme était le principal moteur de
l'extermination, comme Pressac le donne à penser. Alors, à
qui le tour d'aller chercher dans les archives de Moscou ?
J'ai gardé pour le dessert l'article du Monde. Son auteur,
Laurent Greilsamer, suit depuis longtemps la saga judiciaire du professeur
Faurisson envers qui il a toujours témoigné de la même
constante hargne. C'est pourquoi, dans l'immense chapitre des retournements
de vestes, il est intéressant de noter qu'il porte au crédit
de Pressac exactement tout ce qu'il portait au débit de Faurisson,
d'être un chercheur amateur, d'avoir commencé par étudier
l'arme du crime, d'être un pionnier, curieux de tout, qui a délibérément
tourné le dos aux témoignages des survivants, qui s'est intéressé
aux ruines et aux documents. << Élémentaire >>,
dit-il. Cet << élémentaire >> pèse
quelques tonnes de papiers judiciaires ! Et les conclusions de Pressac
(accrochons-nous aux branches) << révisent, au sens
noble du terme, ce que la communauté des historiens croyait acquis >>.
Que cette révision au sens noble est bellement trouvée !
Pas de camouflage, pas de langage codé, tout le monde était
au courant, on nage dans la transparence. Mais alors, s'angoisse le plumitartuffe,
pourquoi n'en n'a-t-on pas parlé plus tôt ? << Crainte
de provoquer un scandale >>. Pressac ajoute : << Parce
que les gens n'étaient pas mûrs. Le sujet était trop
sensible et le mur de Berlin n'était pas tombé. N'oubliez
pas que l'histoire d'Auschwitz a été écrite en Pologne
par les communistes et que même en France, la loi Gayssot interdit
de s'exprimer librement >>. Il fallait donc administrer les révisions
<< à doses homéopathiques >>. On a vu
que le docteur Pressac est d'ailleurs passé à la technique
inverse : un bonne dose de révision, coupée d'injections
intraveineuses de Kalendarium Polonorum comme sédatif de la
douleur mémorielle due à l'amputation des adhérences
illusoires. Le journaliste n'est d'ailleurs pas en état de veille
suffisant pour se poser la question de savoir ce qu'écrirait Pressac
s'il n'y avait pas la loi Gayssot, justement.
Mais Pressac, ça le regonfle de parler au Monde. Comme la
soupe, il ne la mange pas, il peut cracher dedans : << Les
chercheurs se sont tus pour conserver leurs précieux fauteuils [pan
sur le calamar !]. Il y a eu une couardise universitaire et les révisionnistes
en ont profité pour nier. Personnellement, j'ai fait un travail de
base. N'importe qui, avec du bon sens, pouvait le faire. >> J'adore.
Il est plus prudent avec les faux-témoins : << Il
ne faut pas dire que les gens mentent. Il faut prendre en compte un coefficient
personnel d'émotion >>. Là, c'est lui qui donne
dans la tartuferie. Il sait parfaitement qu'il y a des mensonges délibérés,
organisés, rentables, qui n'ont rien à voir avec des << coefficients
d'émotion >>, lesquels peuvent exister aussi, bien sûr,
comme dans tout témoignage de quelque nature qu'il soit.
C'est Lanzmann qui a raison. Sans Faurisson, il n'y aurait pas de Pressac.
Pressac, c'est 90 % de Faurisson, avec quelques injections vidalo-naquetiennes
facilement identifiables. Et toute la presse emboîte le pas. On peut
se demander où se situe la plus grande hypocrisie : chez Pressac,
qui scie à moitié, dans les notes sur Höss et sur le
Kalendarium, la branche sur laquelle il se trouve, ou chez les journalistes
qui acceptent avec joie et reconnaissance de Pressac tout ce qu'ils rejetaient
quand c'était Faurisson qui le leur exposait ?
Il existe peut-être une voie pour s'en sortir. Elle est indiquée
par une remarque de Bédarida (dans l'Express). Il dit que
Pressac a s'abord subi l'attirance de la démarche révisionniste
mais qu'il a refusé de suivre cette petite bande (il oublie de la
qualifier d'abjecte, comme le délicat Doctissime) << sur
le chemin du négationnisme >>. L'infortuné Umberto
Eco, lui, s'est fait capturé par un serre-file de la brigade idéologique
du Monde, Roger-Pol Droit et il explique que le révisionnisme,
c'est bien, c'est naturel, on peut discuter calmement sur des documents,
mais il ne faut pas tomber dans le négationnisme qui consiste à
nier qu'on ait jamais fait de mal aux juifs pendant la deuxième guerre
mondiale.
Ne serait-on pas en train de tracer une sorte de ligne entre le révisionnisme,
qui serait bel et bon, illustré par Pressac et toute la bande des
pousse-Pressac, qui sont bien obligés de s'approprier la démarche
révisionniste, tout simplement parce qu'elle est la démarche
normale du travail historique, et le négationnisme (terme inventé
pour l'occasion), où l'on mettrait le dernier carré du tabou,
la chambre à gaz, agrémenté d'autres phantasmes (la
négation des camps de concentration, des convois, des chemins de
fer, etc.) de telle sorte que le révisionnisme, enfin reconnu, ayant
droit de cité, démontrerait pressaquement (par les << bavures >>)
l'existence des chambres à gaz et perdrait son caractère démoniaque.
Les chiffres pourraient encore baisser beaucoup sans attenter à la
nature de la Shoah. Les faurissoniens auraient perdu l'usage de leurs armes
rationnelles, saisies par leurs adversaires, et seraient rejetés
dans le néant de la loi Gayssot. Transmutés à 90 %,
les calamars, rhabillés comme des sous neufs, pourraient alors continuer
à justifier leurs prébendes à guigner l'Académie
ou le Panthéon. [20]
Footnotes
[1] Jean-Claude
Pressac, Les Crématoires d'Auschwitz. La machinerie du meurtre
de masse, Paris, 1993, CNRS Éditions, VIII-155 p.
[2] <<De
nos jours [...] durée anormale de ce gazage>>
[8] 30
sept.- 6 oct., huit pages consacrées à ce voyage, qui fait
irrésistiblement penser à ces croisières en Méditerranée
guidées par tel archéologue de renom. L'image est d'ailleurs
présente : <<Pressac galope à travers les ruines
comme un archéologue anglais sur le site d'Ephèse>>
(p. 92). L'image est intéressante ; les Anglais sont effectivement
les premiers à avoir fouillé à Ephèse, en 1863.
On est donc dans un contexte qui évoque le XIXe siècle,
les débuts de l'archéologie scientifique, la découverte
ou la redécouvertes des grandes civilisations du passé. Pressac,
mué en gentleman excentrique des romans de Jules Verne, va nous dévoiler
un monde inconnu. Tout ce que nous savions jusque là est frappé
d'invalidité par le "galop" triomphal du découvreur,
dévoilant le passé, qui touche presque au démiurge.
[11] Le
livre est publié sous la houlette de Bédarida aux Presses
du CNRS. On connaît le principe cardinal du monde de la critique littéraire
parisienne : <<On n'est jamais si bien servi que par soi-même
- mais faut pas que ça se voie>>.
[12] Il
est urgent de tordre le cou aux principes élémentaires de
l'histoire des idées tels que la Sorbonne les enseigne. On voit où
en est l'honnêteté intellectuelle de la piétaille bédaridienne.
[13] Indication
venant des registres de décès d'Auschwitz, pour les périodes
d'épidémies, cf. Pressac, p. 145 de son livre.
[14] Où
sont, dans les 130 000 documents, les factures pour l'eau de Javel ?
[15] On
connaît les célèbres chambres à poudre du Dr.
Kahn. Voici maintenant l'eau de Javel anti-poux garantie par la faculté
de pharmacie...
[16] Actuellement
dans le fauteuil de Secrétaire général du Comité
international des Sciences historiques.
[17] Et
comme chacun sait depuis un impérissable article de Vidal-Naquet
publié dans Esprit en 1980, quand on écrit quelque
chose de faux, on est un faussaire.
[18] La
presse le qualifie pourtant d'historien, mais ce n'est pas son métier.
C'est lui aussi un <<amateur>>.
[19] Par
exemple, dans la revue L'Histoire, de juin 1992 : à propos
de cette fameuse phrase, <<nous avions assurément tort, au
moins dans la forme, même si le fond de notre interrogation était
juste.>> (p. 51).
[20] Je
ne sais pas si ce compte-rendu critique tombe sous le coup de la loi Fabius-Gayssot
mais il est clair que le livre de Pressac l'enfreint sérieusement.
Et donc tous les comptes-rendus aussi. En cas de poursuite, il devrait y
avoir beaucoup de beau linge dans le box des accusés.
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